CONFERENCE DE Dominique DESJEUX 

Le marché des dieux 

par Dominique Desjeux, anthropologue, professeur émérite, 

Université Paris Cité, IRD, Ceped, Sorbonne SHS 

Introduction 

Nous sommes en l’an 70. Le temple de Jérusalem est à son apogée. Jésus le Messie qui voulait réformer la religion juive pour la rendre plus pure est mort depuis une quarantaine d’années. Ses successeurs, Jacques son frère, Pierre son apôtre et Paul son propagandiste le plus efficace sont morts tous les trois. L’aventure du groupe de ceux qui suivent le « rabbin » Jésus semble se terminer. Il représente peut-être quelques milliers de fidèles juifs au milieu d’une population en plein essor, celle des 4 à 6 millions de juifs qui habitent le pourtour de la Méditerranée, soit 6 à 8% des 70 à 75 millions de personnes qui peuplent l’Empire romain d’est en ouest. 

Vers la même époque, une partie des élites romaines est même tentée par cette forme de monothéisme qui leur paraît plus élaboré que la religion polythéiste traditionnelle. La religion juive était donc probablement sur le point de gagner une partie des esprits tout autour de la Méditerranée. Alors, comment expliquer qu’un groupe juif ultra minoritaire devienne progressivement, entre le 2e et le 4e de notre ère, un groupe dominant, celui des chrétiens ? Par quel cheminement l’invention réformatrice du judaïsme est-elle devenue une innovation de rupture, un « service spituelle » nouveau, le christianisme ? 

Plus largement cette reconstitution anthropologique permet de comprendre par quel processus social une invention émerge puis se diffuse pour finir par être acceptée ou refusée dans un 

3 Rotary Club Paris Concorde – Compte-rendu du 06/109/2022 

milieu de réception qui lui est bien souvent éloignée culturellement, que cette invention soit technologique, servicielle, organisationnelle ou un nouvel objet. Elle souligne l’importance du rôle de contrainte que jouent les crises dans les changements de société jusqu’à aujourd’hui avec la crise du Covid, celle des containers et de l’inflation (2021), et celle de la guerre en Ukraine (2022). Quatre crises joueront un rôle clé dans le processus de transformation du marché des dieux : la crise du cuivre (XVe-XIIe BCE, avant notre ère), de l’exil (VIe BCE), de la destruction du Temple de Jérusalem (70) et de la monnaie romaine (313). Elles vont à chaque fois transformer le marché des dieux. 

La crise du cuivre et l’émergence de Yahvé au coeur du monde polythéiste 

Entre le XVe siècle et le XIIe siècle BCE, l’est de la Méditerranée voit l’effondrement des grands royaumes d’Égypte, d’Anatolie, de Mésopotamie et de la mer Égée qui serait due, suivant l’historien Éric H. Cline, « à une période de sécheresse à la fin du XIVe siècle qui entraîna de graves crises agricoles et des famines » qui à son tour entraînèrent une période « de guerre, de désordres sociaux et de vagues migratoires, » sans oublier une épidémie de peste et surtout un effondrement brutal de l’économie du cuivre, un métal central pour la vie quotidienne et la guerre. Elle était jusque-là contrôlée par l’empire mycénien à partir de la mer Égée. Le marché des dieux est en plein bouleversement. C’est le moment où va surgir une nouvelle divinité Yahvé, le dieu des forgerons Qénites au sud de la mer Morte. 

Ce groupe de métallurgistes dont l’ancêtre mythique est le forgeron Caïn, l’équivalent romain de Vulcain, le volcan, devient le nouveau maître de l’économie du cuivre à l’est de la Méditerranée. Pour les populations du pays de Canaan, entre le Sinaï au sud et la Syrie d’aujourd’hui au nord, et qui deviendra la Palestine le pays des Philistins, leur puissance économique ne peut provenir que de la force de leur dieu Yahvé. Celui-ci va donc être petit à petit approprié par les royaumes de Juda, autour de Jérusalem, et d’Israël au nord en train de se constituer entre le Xe siècle et le VIe siècle BCE (avant notre ère). Adopter un dieu est plus une question d’utilité que de vérité, comme l’écrit Jean Soler. La grandeur d’une divinité est proportionnelle à celle du royaume et de son expansion territoriale. Sans miracle, signe de sa puissance, un Dieu n’a pas d’utilité, comme le rappellera plus tard Daniel Marguerat. 

L’extension du territoire va justifier les pratiques prosélytes du judaïsme entre le cinquième siècle et le premier siècle BCE, le plus souvent par voies militaires et commerciales. Tous les juifs ne sont pas d’accord avec le prosélytisme. Cependant, ce débat entre « relocalisation » et « mondialisation », un choix stratégique pour la survie du peuple juif, resurgira de façon dramatique au moment de la destruction du deuxième Temple de Jérusalem en l’an 70. 

On assiste donc à l’émergence progressive de l’invention du monothéiste. Mais les Hébreux ne sont pas prêts à abandonner leurs divinités agraires dont la diversité et la spécialisation leur servaient de « sécurité sociale » contre les maladies, les mauvaises moissons, l’infertilité des femmes ou les risques de guerre. Dans un texte de l’Ancien Testament du prophète Jérémie (autour du VIe siècle BCE), les juifs se plaignent que le remplacement d’une déesse de la fertilité, la « Reine du Ciel », par le Dieu unique soit la cause de famines et de guerres. Le monothéisme menace la stratégie de diversification des protections divines que permet le polythéisme. Changer de dieu est un risque majeur. Cela ne pourra s’accomplir que sous la contrainte d’une nouvelle crise, celle de l’exil des juifs à Babylone au VIe siècle BCE. 

La crise de l’exil ou l’affirmation du monothéisme juif sous influence babylonienne 

Après la destruction du premier Temple de Jérusalem en -586 par le roi babylonien Nabuchodonosor II et l’envoi en exil d’une partie de la population juive à Babylone, la religion des Hébreux va se trouver fortement influencée par la culture babylonienne. Les très beaux textes de la Genèse au début de la Torah semblent directement inspirés du livre de Zarathoustra, de l’épopée de Gilgamesh ou de l’Enuma Elish babylonien. Ils se réfèrent à un Dieu supérieur, Mazda, comme si le désert était plus propice au monothéisme, comme l’affirmait Renan, que le monde de la forêt et des plaines agricoles, plus polythéiste. Yahvé peut définitivement s’affranchir de son origine Qénites grâce à la transformation de l’agriculteur Caïn en meurtrier d’Abel, l’éleveur. C’est la victoire des sédentaires sur les nomades, du monothéisme sur le polythéisme, de la nation sur la tribu. 

La stratégie d’expansion de la diaspora juive sur le pourtour méditerranéen. 

À la suite du déplacement d’une partie importante de la population d’Israël vers Babylone, peut-être 250 000 personnes, en comptant les déportations du Nord et du Sud d’après Mario Liverani, le mouvement migratoire est lancé. Une diaspora juive se développe sur tout le pourtour méditerranéen et notamment à Alexandrie et à Babylone, mais aussi, plus tard à Antioche et même jusqu’à Lyon. Elle représente un réseau social « pre-digital », pour le distinguer des réseaux sociaux digitaux d’aujourd’hui, grâce auquel se diffusera l’invention monothéiste. Le prophète Isaïe, vers le VIe siècle BCE, rappelait que Yahvé, Dieu, avait dit à Israël : « Je ferai de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne les extrémités de la terre. » Ce passage est un indice de l’universaliste du judaïsme, sinon de sa dimension prosélyte. Il ne peut exister de diffusion d’innovations et donc du judaïsme, sans réseau social, sans mobilité des populations et donc sans les fleuves, les mers, les routes et toutes les bioénergies nécessaires à la mobilité, de l’homme à l’animal en passant par l’eau et le vent. 

Le monde méditerranéen s’hellénise au quatrième siècle avant J.-C. à la suite des victoires militaires d’Alexandre le Grand. Quatre éléments clés de la diffusion de la culture juive vont émerger grâce à l’unification de la méditerranée sous domination grecque puis romaine : une langue commune, un livre commun en grec, l’émergence de la croyance qu’il existe une vie après la mort et la remise en cause de la circoncision. 

La langue commune, la koiné, est l’équivalent de l’actuel Globish (Global English). Elle servira à la diffusion de la culture juive, puis romaine et chrétienne. La Torah sera traduite en grec au troisième siècle BCE. Elle prendra le nom de Septante puisqu’elle aurait été traduite par 72 (septante-deux) savants, probablement à Alexandrie. Il sera l’un des outils du prosélytisme auprès des « païens » hellénisants.. 

La domination grecque des Lagides est une source de tensions et de révoltes dont la plus connue est celle des Macchabées (IIe siècle BCE). Ils avaient été massacrés alors qu’ils respectaient le jour du Seigneur. Face à cette contradiction du juste puni, émerge l’idée qu’il existe une vie éternelle au-delà de la mort, qu’il est possible d’enchanter les souffrances sur terre par l’espoir d’un au-delà meilleur. 

Autour du deuxième siècle BCE, la pratique grecque des gymnases se diffuse en Israël. Les athlètes sont nus. Les Grecs se moquent du gland dénudé des juifs et leur interdisent les gymnases et les bains, d’après Claude Mimouni. Une partie de l’élite juive va donc cherche à dissimuler sa circoncision. Le débat deviendra central après la destruction du Temple. 

La destruction du deuxième Temple en l’an 70 de notre ère : un choix crucial pour la survie d’Israël, entre le recentrage sur les règles ou le prosélytisme vers les païens au nom de jésus. 

La vie publique de Jésus, qui deviendra Jésus-Christ après sa mort, a été courte. Elle a duré deux à trois ans, dans les années 30 de notre ère. Son histoire se confond avec celle du monde juif de son époque. Jésus a passé toute son enfance et toute sa jeunesse en Galilée. Il a été 

élevé dans un monde juif orthodoxe comme le prouvent à la fois sa circoncision, sa « bar-mitsva », ses pratiques religieuses et sa venue à Jérusalem pour les fêtes de Pessah, la Pâque juive, comme le rappelle Didier Long. 

La prédication de Jésus que l’on retrouve dans les Évangiles, écrit 40 à 70 ans après sa mort, s’inscrit dans la continuité de la Torah. Un des textes significatifs de cette continuité est le « Notre Père » des futurs chrétiens. Il est inspiré de la prière du matin et du soir, le Shema Israël, « Écoute, Israël ». Jésus confirme cette continuité en déclarant : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » (Mt 5,17) 

Au premier siècle de notre ère, la compétition sur le marché des dieux est particulièrement forte en Israël, entre les pharisiens, les sadducéens, les zélotes et les esséniens, si l’on suit l’historien juif du premier siècle de notre ère Flavius Joseph et son spécialiste Étienne Nodet. En bref, Jésus n’est pas venu fonder une religion. Il souhaitait redonner à la religion juive sa pureté originelle, comme beaucoup d’autres prophètes avant et après lui. Et pourtant, Jésus peut tout à fait être considéré comme « l’inventeur » du christianisme puisque sa prédication va servir de justification à l’innovation religieuse en train d’émerger entre la fin du premier siècle et le quatrième siècle de notre ère. 

À la suite à la mort de Jésus, son frère Jacques « le juste » s’installera à Jérusalem pour diriger la communauté des juifs qui se réfère à Jésus. L’apôtre Pierre se chargera de transmettre les paroles de Jésus auprès des juifs et Paul de Tarse, un pharisien qui n’a pas connu Jésus, se consacrera aux « païens ». Il est la principale « personnalité mobilisatrice » de la diffusion du message de Jésus. Il est le premier à se rendre compte que le message juif est difficile à transmettre à cause de la kashrout et de la circoncision. Il propose donc de simplifier « l’offre religieuse » aux populations polythéistes, en introduisant une « innovation de rupture » par la suppression de ces deux rituels. Il rentrera en conflit avec les juifs orthodoxes. Les trois successeurs meurent avant l’an 70 et tout aurait pu s’arrêter là. 

Un « cygne noir » imprévu, la révolte des zélotes contre les Romains, entraîne la destruction du Temple en l’an 70. La fin de la caste des prêtres du Temple relance la question de la survie du peuple juif et donc de celle de la stratégie à suivre pour ne pas dispraitre. La première est celle du courant rabbinique qui est en train de naître à Yabneh (au sud-est de Tel-Aviv aujourd’hui) avec le rabbin Ben Zakkaï. Ce courant sera à l’origine de la mise en place progressive des 613 prescriptions (mitzvot) tirées du Pentateuque. L’objectif est de se recentrer sur les juifs, la Torah et le respect des règles. La deuxième est celle des judéo-chrétiens qui soutiennent qu’il faut s’ouvrir au monde païen, « élargir le marché des dieux », pour que la religion juive se développe. 

Le courant prosélyte des judéo-chrétiens se réfèrent au « rabbi » Jésus, qui deviendra Jésus-Christ, le Messie ressuscité. Il propose la simplification des rituels juifs avec la suppression des interdits alimentaires, de la circoncision et d’un baptême qui remplace les nombreux rituels de purification par l’eau, tout en proposant un avenir meilleur grâce à la résurrection. C’est une innovation qui simplifie la vie quotidienne et enchante la vie après la mort. 

Il se développe au sein des synagogues qui sont installées tout autour de la Méditerranée. Comme le rappelle Pierre Geoltrain, sans les synagogues il n’y aurait pas eu de christianisme. Elles jouent le rôle de « plate-forme » religieuse comme dirait Christophe Benavent aujourd’hui. De ce fait elle rentre en conflit avec le courant rabbinique et doit quitter les synagogues pour créer leurs propres lieux de culte ce qui se transformera au cours des trois siècles en tout une série de mouvements chrétiens. Il va de plus en plus utiliser le grec pour ses propres textes. Il s’éloigne de l’araméen et de ses origines hébraïques. Il deviendra petit à petit la « Grande église », celle qui regroupe les chrétiens d’origine grecque, comme le rappelle Frédéric Lenoir. Cela n’empêche pas qu’il sera lui-même persécuté régulièrement par les autorités romaines. Elles sont polythéistes et trouvent que ce monothéisme est une véritable superstition (superstitio) et donc un danger pour l’empire. L’innovation n’était pas encore vraiment assurée et cela d’autant plus que les juifs ont l’impression qu’on leur a volé leur religion et qu’ils sont encore puissants. 

Conclusion 

Entre la fin du premier siècle et le début du quatrième siècle, au moment de la conversion de l’empereur Constantin la compétition est forte entre juifs, chrétiens et polythéistes. Une quatrième crise, la crise monétaire de l’Empire romain, va servir de déclencheur inattendu à l’institutionnalisation des mouvements chrétiens qui sont encore nombreux dans l’Empire romain. Grâce à Bruno Dumézil, on découvre que Constantin devait affronter une crise monétaire qui l’empêchait de payer correctement les militaires qui défendaient les frontières de l’Empire romain, sur le limen qui suit le Rhône, le Danube, le Tigre et l’Euphrate. 

En 313, il édite « l’édit de Milan » qui fait du christianisme une religion légale au même titre que le « paganisme ». En devenant chrétien, l’empereur Constantin se donne le droit de « confisquer tous les trésors de métaux précieux des temples païens, » puis de les fondre « pour fabriquer une nouvelle monnaie, le Solidus qui permettra de payer les soldats ». En dévalorisant la religion païenne, il obtient l’aide de l’église chrétienne qui deviendra une sorte d’administration déléguée de l’Empire romain. Il ne reste plus à Constantin qu’à unifier tous les courants religieux chrétiens. Il le fera en rassemblant les évêques à Nicée, en Asie Mineure, dans la Turquie actuelle en 325. C’est de ce Credo de Nicée que naîtra l’unité du christianisme, au moins pendant un certain temps. 

Parallèlement, les chrétiens occupent les postes de la fonction publique romaine et surtout ils acceptent d’intégrer une partie des pratiques païennes sous l’impulsion de deux “pères de l’Église” Jérôme et Augustin. Le premier déclare qu’il vaut mieux pratiquer « le culte des saints à la manière païenne plutôt que pas de culte, » Ils intègrent de nombreux objets d’origine païenne comme les cierges, les clochettes, l’eau bénite qui protège des maladies et favorise les récoltes comme le rappelle Ramsay MacMulen. En un sens, la boucle est bouclée. Le nouveau monothéisme qui émerge à l’ouest et à l’Est de la Méditerranée pour se développer réintègre pour une part les pratiques païennes qui sont utilisées par les populations qu’il souhaite convertir. Cela confirme que toute ressemblance entre l’intention de l’inventeur et le résultat final, l’innovation de réception, est souvent bien fortuite. Le corollaire est qu’une innovation ne peut réussir que si elle est réinterprétée. 

Paris le 10 mai 2022